Crise et opportunités

Les professeurs d’un collège ont le sentiment que la direction unique de leur ensemble scolaire (collège et lycée) prend des décisions qui ne correspondent plus à leurs valeurs : mutualisation des surveillants, modification du règlement intérieur, projet de surveillance vidéos… Face à ces décisions, les liens entre adultes et enfants se distendent. Eux, qui appartenaient à un établissement où tout le monde se connaissait, perdent leur identité et sont oubliés dans ce système devenu trop grand. Pour faire entendre leur colère, ils distribuent des tracts, créent un blog, organisent des débrayages à répétitions. La Direction ne parvient pas à débloquer la situation.

Pour des raisons démographiques, parce qu’il y a concurrence entre formations ou volonté d’une meilleure cohérence entre établissements d’une ville, il faut que s’opère un regroupement. La décision prise, à la suite d’un audit extérieur, heurte de front enseignants et parents qui ne sont pas prêts à abandonner les valeurs et les traditions de ces établissements. On sait qu’une fusion, qui s’est déroulée dans des conditions difficiles, met en péril l’organisation, la bonne entente du nouvel ensemble scolaire.

Qu’une crise surgisse au sein d’un établissement n’est pas anormal. L’école est un lieu où des femmes et des hommes peuvent entrer en conflit pour de bonnes raisons, notamment au nom de leurs valeurs. On connaît la difficulté pour des acteurs à trouver seuls une issue aux désaccords qui les opposent. Chacun, de bonne foi, défend son point de vue : le ton monte, les positions se durcissent, des surenchères surgissent, la communication se brise ! Il arrive que des responsables aident à retrouver le chemin d’un accord. Lorsque ces derniers sont eux-mêmes impliqués dans le conflit, l’intervention d’un tiers, venu d’ailleurs, devient nécessaire.
Depuis une quinzaine d’années, la médiation s’est développée et on trouve des médiateurs expérimentés. Le SGEC ayant perçu, en 2005, l’importance de ce service a passé récemment une convention avec Groupe Médiations. Cette association regroupe des professionnels de l’Enseignement catholique (souvent anciens Directeurs Diocésains) et des professionnels de la médiation et du Coaching ; elle intervient pour mettre les conflits à portée de voix dans des médiations de crise et pour accompagner le changement dans des médiations de projet.

Médiation de crise

Les exemples de conflits opposant directrice à institutrices, Président d’OGEC à chef d’établissement, prêtre référent à chef d’établissement, syndicats internes à direction sont multiples. Comment se déroule alors une médiation de crise ? l’issue d’une demande, l’autorité institutionnelle mandate Groupe Médiations. Les médiateurs s’entretiennent avec les personnes en conflit; celles-ci leur donnent (ou non) un mandat pour organiser une rencontre. Le jour dit, dans un lieu neutre, les médiateurs laissent savoir et pouvoir de décision aux participants. Sensibles aux propos et aux émotions qui signifient quelque chose d’une blessure, d’un malentendu, d’une aspiration, ils garantissent un espace de parole. Loin de rechercher le consensus à tout prix, ils permettent d’examiner ce qui se passe du côté de la différence, de la séparation. En creusant, ils aident les parties à sortir de leurs positions pour aller sur le terrain des valeurs. Après un long travail de communication et au-delà des divergences, tous reconnaissent peu à peu qu’ils ont des intérêts communs. Au bout de la médiation, pour respecter l’accord signé par les parties, une paix fragile est à reconstruire.  Dans le cas cité, seule la médiation a rendu possible à chacun d’entendre la double logique qui opposait une direction soucieuse d’efficacité, d’économie, de cohérence à des enseignants voulant conserver ce qui faisait la spécificité de leur travail, une présence au plus près des élèves.

Médiation de projet

Chaque restructuration a une histoire, chaque médiation de projet un déroulement spécifique. La réussite à long terme suppose des constantes : bonne analyse de la situation, clarté dans les décisions, parole donnée à tous les acteurs. Sans se substituer aux instances de décisions, les médiateurs apportent leur compétence pour aider ce cheminement. Souhaitant restructurer les établissements d’une ville pour une meilleure lisibilité et une plus grande cohérence, un directeur diocésain demande d’accompagner une démarche de tous les acteurs concernés. À partir d’une analyse des points de force ou de fragilité, les domaines d’évolutions nécessaires sont identifiés : relations entre établissements, complémentarité et cohérence des offres de formation, structures pédagogiques, aspects immobiliers et financiers. Dûment mandatés, deux médiateurs accompagnent la démarche : rencontre avec les chefs d’établissements et les présidents d’OGEC, assemblée générale des personnels, mise en place d’un groupe de pilotage et de commissions de travail, questionnaire envoyé à tous les personnels. Dans les mois suivants, des rencontres avec les chefs d’établissement et une assemblée générale des personnels permettent de proposer des scénarii au directeur diocésain et aux instances de décision.

Un idéogramme du conflit signifie à la fois crise et opportunité. Le conflit dépassé est souvent source de renouvellement, de créativité, de redémarrage. À condition qu’on retravaille avec l’autre sur des projets communs.

Paru dans ECA N°339 (Oct-nov 2010)
Yves Bourron et Marc Fulachier